Reines-Beaux
April 15, 2019

Cover art: Reese Dante

Translated: Axelle Pertus
Genre: Mystery, contemporary romance

Available through:
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Le Mystère du Corbeau

Snow et Winter Tome #1

Il y avait quelque chose de pourri.

Je ne l’entends pas au sens figuré. Je veux dire que quelque chose sentait la décomposition.

— Merde, laissai-je échapper.

J’étais sur le pas de la porte de ma boutique d’antiquités, me couvrant le nez d’une main.

Un Tupperware. Ça devait être un déjeuner oublié.

C’était un triste mardi d’hiver à New York, à deux semaines de Noël. Il était sept heures du matin, la neige tombait abondamment, elle recouvrait désormais la ville et produisait une atmosphère étrange et douce. J’étais arrivé de bonne heure à mon magasin, l’Antique Emporium, dans le centre-ville de Manhattan, avec l’intention de m’occuper de l’inventaire des dernières acquisitions. Au lieu de cela, je me retrouvais sur le paillasson, dégoulinant de neige fondue et essayant de localiser la source de cette immonde puanteur.

J’accrochai rapidement ma veste et mon chapeau et échangeai ma paire de bottes pour une vieille paire de mocassins usés laissés à côté de la porte. Je passai une main dans mes cheveux ébouriffés et réajustai mon pull-over en parcourant les minuscules allées encombrées. Je m’arrêtais pour allumer de vieilles lampes tout en suivant l’odeur. La lumière était tamisée, cela donnait un petit air de caverne à l’endroit.

Arrivé au comptoir où trônait une caisse enregistreuse cuivrée, je montai sur le sol surélevé afin de scruter la boutique. L’odeur était encore pire ici. Je portai la main à la poche de mon pull et en retirai des lunettes de lecture à la monture noire puis y rangeai mes lunettes de soleil. Je fis une grimace en allumant la lampe de bureau et en détournai les yeux.

Ils se portèrent sur la porte entrouverte à ma droite. C’était un tout petit placard qui servait de bureau, avec un ordinateur, une chaise et un mini frigo, le tout mis à l’écart pour mon usage personnel.

Est-ce que la cuisine thaïlandaise sent comme la mort après deux jours ?

J’entrai, ouvris le frigo et reniflai prudemment quelques emballages. D’accord, j’avais besoin de faire un bon coup de ménage, mais ce qui ressemblait à un burrito à moitié mangé n’était pas la source de l’odeur.

Je retournai à la caisse en râlant à haute voix, tout en regardant autour de moi. Quelque chose avait dû mourir quelque part… Peut-être un rat ? L’idée de trouver un rongeur de New York dans mon magasin me fit hérisser les poils, mais je m’accroupis et commençai à déplacer des sacs et des cartons qui servaient à la caisse afin de vérifier derrière.

La porte de devant s’ouvrit, faisant sonner la clochette au-dessus.

— Bonj… C’est quoi cette odeur ? fit mon assistant, Max. Sebastian ? reprit-il.

— Ici, marmonnai-je.

Max Ridley était quelqu’un de gentil, récemment diplômé d’université : une licence en lettres qui, il le comprit bien vite, ne lui paierait pas son loyer. Il était malin et connaissait bien l’histoire. Je l’avais embauché le jour-même où il était venu déposer sa candidature. Il était grand, aux épaules larges. Un jeune homme très beau qui était peut-être bisexuel ou simplement ouvert à toute expérience. J’avais entendu assez de ses histoires autour d’une tasse de café la matin, avais lu assez de courriers, et estimé assez d’antiquités pour savoir que Max semblait surtout préférer… tout le monde.

On peut dire que je suis vieux-jeu, mais je suis plutôt l’homme d’un seul homme.

— La vache, sacré temps de chien aujourd’hui. Tu penses qu’il va y avoir du monde ? demanda Max en se promenant dans le magasin.

— D’habitude il y en a, répondis-je en regardant par-dessus le comptoir.

— Qu’est-ce que tu as laissé dehors ?

— Rien. Je crois qu’il y a un rat mort, ou quelque chose comme ça.

— Je peux allumer un peu plus les lumières ? Ce sera plus facile pour le retrouver.

— J’ai déjà mal à la tête, répondis-je d’un air absent.

Je m’accroupis de nouveaux afin de finir de déplacer toutes les fournitures de sous le comptoir.

Je suis né atteint d’achromatopsie, ce qui veut dire que je ne vois pas les couleurs. Nous avons dans les yeux deux types de cellules photoréceptrices : les cônes et les bâtonnets. Les cônes peuvent voir les couleurs à la lumière, les bâtonnets voient en noir et blanc dans une situation de faible éclairage. Mes cônes ne fonctionnent pas. Du tout. Pour moi, le monde n’existe qu’en diverses nuances de gris et j’ai du mal à voir dans des lieux très éclairés, parce que les bâtonnets n’ont pas pour vocations d’opérer en plein jour. D’habitude je porte des lunettes de soleil ou mes lentilles spéciales teintées en rouge comme couche de protection supplémentaire.

— J’ai oublié mes lentilles. Et la neige était trop vive.

— Même avec les lunettes ?

— Oui. Merde, elle vient d’où cette odeur ? demandai-je, debout au milieu de la pièce.

Max montra la caisse.

— L’odeur s’accentue par là.

— Ouais.

Je retournai vers les petites marches et tombai soudainement en avant lorsqu’une des lattes du plancher grinçant glissa.

Max retint son souffle et me rattrapa avant que ma tête ne s’écrase au sol. Il me tenait fermement, mon visage écrasé contre son aisselle.

— Tu t’es encore disputé avec Neil, hier soir ?

— Pourquoi ? lui demandai-je en me dégageant.

— On dirait qu’on t’a jeté un mauvais sort ce matin.

— C’était pas une dispute. C’était… Attends, je ne veux pas parler de ça alors qu’une odeur de pourriture continue d’infiltrer tous les recoins de mon magasin.

Je me retournai vers la marche et me penchai pour examiner la latte qui était sortie.

Mauvaise idée. L’odeur de décomposition emplit mes narines et je dus lutter contre l’envie de vomir.

— Je crois que tu l’as trouvé, marmonna Max, penché au-dessus de mon épaule. Je vais chercher un sac.

J’acquiesçai sans un mot, le nez bouché tandis que je regardais à l’intérieur du trou dans le plancher. Elle – cette chose – n’était pas noire, comme un rat mort. Elle ne semblait pas avoir de fourrure, mais je mentirais en disant bien voir les détails de près.

— Max ? Viens voir.

— Quoi ?

Sa voix me parvint du bureau avant qu’il ne me rejoigne avec un sac poubelle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Regarde là-dedans.

— Oh, allez. Tu ne me payes pas assez pour ça.

— Non, je veux dire, je ne crois pas que ce soit un rat.

Max mit un genou à terre et jeta un œil à l’intérieur avant de se reculer rapidement.

— Nom de Dieu !

Je regardai le plancher.

— Arrachez ces planches ! C’est là ! C’est là ! C’est le battement de son affreux cœur !

— Ça vient d’où ça ?

— De Poe, répondis-je.

— Mon Dieu, tu es tellement bizarre, Seb, marmonna Max.

— Que veux-tu que je dise d’autre ? lui demandai-je en pointant du doigt la chair putride. C’est un cœur.

— Qui est-ce que tu as tué ?

— J’appelle la police.

© 2015-2019 C.S. Poe